Vous ai-je déjà parlé de M. Caran d’Hache, le professeur d’arts plastiques ? Non, je ne crois pas… J’avais simplement évoqué précédemment les dérives épistolaires de ces prédécesseurs, qui, à défaut de manier les pinceaux, maniaient l’art de la bêtise propagandiste avec un certain talent, il faut bien l’avouer.
Donc M. Caran d’Hache est le nouveau professeur d’arts plastiques cette année, tout frais émoulu de Pôle emploi (qui a remplacé feu l’IUFM). Sans entrer dans les détails sonores qui occupent tout le couloir du premier étage, ni dans la critique aisée des pratiques pédagogiques innovantes de cet enseignant, il me faut tout de même conter une anecdote crispante.
M. Caran d’Hache, donc, s’est fait volé sa paire de lunettes pendant un cours avec une des classes dont je suis la scolarité. M. Caran d’Hache, dépourvu de toute vision à court terme, a informé une collègue le lendemain. Sur les conseils de cette dernière, il a rédigé un rapport d’incident qu’il m’a transmis avec une discrétion exemplaire puisque j’ai découvert le rapport trois jours après, noyé au milieu d’autres papiers. L’équipe enseignante, partagée entre la compassion et un silence gêné m’a pressée de faire « quelque chose »… Bref, je ne vais pas entrer dans les détails sans importance… Je suis donc intervenue dans le cours de M. Caran d’Hache afin de faire coller par les élèves un mot à destination des parents pour les informer du vol et de l’indignation partagée par l’équipe. Prenant le masque de Cruela, j’ai prévenu les élèves que si le mot n’était pas signé le jeudi suivant (3 jours d’intervalle), ils seraient punis d’une heure de retenue. Deux précautions valant mieux qu’une, la menace a été rappelée le lendemain, puis le surlendemain.
Le jour fatidique, je me suis rendue dans la classe pour ramasser les carnets de correspondance. Deux représentants des forces de l’ordre faisaient une intervention de prévention auprès de la classe dans un cadre qui m’est resté totalement inconnu. J’ai repris mon masque et réclamé les fameux carnets aux élèves.
- « vous sortez vos carnets, je les ramasse, vous savez pourquoi, alors on ne perd pas de temps »
- « Si tu n’as pas ton carnet, tu seras collé, ce n’est pas comme si tu ne le savais pas »
- « tant pis pour toi »
Ont été les seules phrases, certes peu chaleureuses, que j’ai prononcées pendant ce court laps de temps.
Sur une classe de 24 élèves, 11 n’avaient rien fait signer…
Les deux représentants de l’ordre, inconnus de mes services, sont allés se plaindre de mon intervention auprès du Nouveau Messie, ravi. Mon intervention les aurait « extrêmement choqués » dixit le NM exultant. Moi, je fulminais, folle de rage, tel un taureau dans l’arène face à un toréador pathétique… Les forces de l’ordre se sont plaintes… Mon supérieur hérétique n’a pas daigné me les adresser… il aurait été dommage que je puisse répondre… Quant à Madame Doutretombe, celle-ci pouffait dans son bureau, me recommandant d’aller au commissariat porter plainte…
Finalement mieux vaut ne pas porter de lunettes !
